maillot juventus 20 21

Wanna play? La voici donc juventine, soutenue dans son élan par une mère débonnaire qui affiche volontiers les mêmes couleurs « pour faire plaisir à sa fille ». Rien pourtant dans son enfance ne prédisposait ce Sarde à se passionner pour le football et les couleurs noire et blanche. Cette histoire sentimentale débute à l’orée des années 1930. Issue d’un milieu aisé, Valeria, âgée alors d’une dizaine d’années, fréquente le Tennis Club Juventus qui jouxte le terrain de football. Toutes les semaines elle prépare un gâteau à l’intention d’un des joueurs. Elle suit tous les entraînements et offre, au début de chaque séance, un bonbon dur à la menthe à G. Trapattoni, friandise que celui-ci apprécie particulièrement. Valeria perd précocement son mari au début des années 1960 et doit dès lors travailler pour élever ses deux filles. » Dans sa quête de reconnaissance, des incidents qui compromettent sa consécration la piquent au vif : elle enrage encore d’avoir disparu d’une photo où elle figurait avec son manteau de vison près du président Boniperti.

Temporarily Closed Sign On Door Giovanni Agnelli, fondateur de la Fiat et père du premier président de la Juve. À la modestie relative de moyens et à la grinta (« pugnacité »), caractéristique de la manière toriniste, s’oppose le Juventus stile, modèle inventé par E. Agnelli, et symbolisé par les trois S (semplicità. Comme si elle retissait par son assiduité un lien sentimental et une identité sociale perdus. Chacun d’entre eux reçoit ainsi à son tour une torta, accommodée à son goût et accompagnée d’un message personnel, que lui remet la Mamma juste avant le départ de l’équipe en retraite ou en déplacement. Répétition de l’histoire, l’une d’elles épousa un granata mais qui, lui, n’avait rien d’un signore. Toro par tradition familiale (tous ses frères sont aussi granata) : « Un tifoso del Torino ma molto signore » (« Un supporter du Torino mais un vrai Monsieur »), s’empresse-t-elle d’ajouter. Le FC Torino, c’est le « Toro », un symbole de mâle puissance dont peintures, dessins, sculptures, mettent en relief les attributs.

Le président, un riche commerçant en produits laitiers, remarque vite cet « avvocato », récemment promu sous-directeur de la Bibliothèque nationale. Pour « celui-là », Valeria n’éprouve que « fort peu de sympathie ». Sa passion va croître peu à peu puis se révéler pleinement, à l’orée de la trentaine, à la faveur d’un revers de son équipe favorite, provoquant une sorte de déclic sentimental. À travers l’évocation d’un de ces matchs au sommet, on analyse les ressorts et les expressions de cet antagonisme amplifié, dans les gradins, par une culture partisane qui utilise tous les stigmates et registres disponibles pour discréditer l’adversaire. D’un côté des appellations de clubs où s’efface la référence à la ville ; de l’autre des noms qui la proclament. A travers l’évocation concomitante de supporters on montre comment des destinées individuelles et familiales se croisent avec celles de clubs et avec l’histoire répétitive et singulière tout à la fois qui se déroule sur le terrain.

Ainsi s’établit, à travers ce roman familial, une partition, d’une symétrie quasi parfaite, entre les préférences de chaque sexe : les femmes penchent pour la Juve, les hommes pour le Toro. Si, pour beaucoup de supporters, la Juve est une « maîtresse » – dont on parle entre hommes -, pour Leopoldo, c’est comme une femme, objet de sollicitude, de rancœur et d’amour quotidiens. Désormais, le siège du Juventus Club est la « seconde maison » de Leopoldo. Les joueurs doivent se comporter en grands seigneurs, à l’image de la maison : le fairplay, le respect des décisions de l’arbitre, sont ici les maîtres mots. Elle a établi le calendrier des anniversaires et des fêtes des joueurs et des cadres et vient leur présenter ses souhaits le moment venu. Elle s’affiche désormais partout, sur le bord des terrains, dans les vestiaires, aux côtés des joueurs et des dirigeants qui la reçoivent et l’honorent : « J’étais invitée chez les Scirea, les Furino (une autre vedette du club). Et que l’on ne dise pas alors, comme c’est l’habitude dans ces circonstances : « C’était une brave femme. » Non !

Que l’on dise simplement : « C’était une tifosa de la Juve ! » Qu’ils soient là tous autour en chantant, si possible, l’hymne de la Juventus. C’est un camouflet : la Juve est la première équipe à perdre une finale de Coupe européenne à domicile. Ainsi, quand les supporters du Genoa écrivent sur les murs – La leggenda continua, la realtà è finita » (« La légende continue, la réalité est finie »), ceux de la Sampdoria répliquent : « La nostra non è leggenda. Ainsi, pour camper grossièrement les choses, le Toro s’oppose à la Juventus comme l’infortune à la fortune, comme le passé au présent et au futur, comme le local à l’universel. Gênes s’oppose au Genoa FC, l’Inter (nazionale) de Milan au Milan AC, la Juventus au Torino Calcio. Samp, de l’Inter et de la Juve (des supporters de l’Inter, ne dit-on pas qu’« ils se donnent des airs » ?), plus chaleureux et d’une fidélité à toute épreuve chez les adeptes des autres clubs à recrutement plus populaire.